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Feu rare
Paul Bert, pour combattre l'asphyxie due aux grandes hauteurs et appelée
mal des montagnes, avait fait de très intéressants travaux.
Ayant constaté que les changements dans la pression atmosphérique
n'agissent nullement, comme on le croyait jusque-là, par une influence
mécanique ou physique, mais parce qu'elles font varier la tension de
l'oxygène et ses combinaisons avec le sang, il en conclut qu'il suffirait
d'absorber de l'oxygène pour lutter contre la torpeur des hautes régions.
A la suite de nombreuses analyses sur le sang des animaux soumis à
diverses dépressions et d'épreuves personnelles subies dans
un cylindre de l'appareil inventé par lui, et dans lequel une pompe
à vapeur faisait le vide, il arriva à vérifier la constante
exactitude de sa théorie.
Pendant ce temps, MM. Gaston et Albert Tissandier faisaient de nombreux voyages
aériens et de remarquables observations relatives aux ombres aérostatiques,
tandis que Sivel, ancien officier de marine, et Crocé-Spinelli, ancien
élève de l'École centrale, entreprenaient une série
d'ascensions destinées à expérimenter les découvertes
de Paul Bert.
Ce sont MM. Gaston Tissandier, Sivel et Crocé-Spinelli qui montaient
le Zénith qui entreprit, après un long et heureux voyage de
durée, l'ascension en hauteur où deux des aéronautes
trouvèrent la mort.
L'horrible catastrophe est encore trop près de nous pour qu'il soit
utile d'en rappeler les détails.
Parti le 15 avril 1875, à 11 h 35 du matin, de l'usine à gaz
de la Villette, l'aérostat reprenait terre à 4 heures, avec
deux cadavres dans sa nacelle.
Il faut lire le beau récit que M. Gaston Tissandier, le seul survivant,
a fait de ce terrible drame.
C'est à 7000 mètres que l'engourdissement semble les avoir saisis.
A cette hauteur, M. Tissandier écrivait encore d'une main que le froid
faisait trembler :
« J'ai les mains gelées. Je vais bien. Brume à l'horizon
avec petits cirrus arrondis. Nous montons. Crocé souffle. Nous respirons
oxygène. Sivel ferme les yeux. Crocé ferme aussi les yeux. Je
vide aspirateur. Temp. 10° 1 h 2. H. 320. Sivel est assoupi. - 1 h 25.
Temp. 11°. H. 300. Sivel jette lest... » (Ces derniers mots sont
à peine lisibles.)
Mais Sivel se ranime pour jeter du lest, le ballon bondit à 8 000 mètres,
et les trois voyageurs perdent connaissance.
M. Tissandier s'étant réveillé à 2 h 8 m., vit
bientôt Crocé-Spinelli se redresser à son tour, et, dans
une sorte d'accès de folie, jeter par-dessus bord l'aspirateur, le
lest, les couvertures, tout ce qui lui tombe sous la main. Ayant de nouveau
perdu connaissance, M. Tissandier ne revint à lui qu'à 3 h 30
environ, l'aérostat se trouvant encore à une altitude de 6000
mètres. Ses compagnons avaient la figure noire, les yeux ternes, la
bouche béante et remplie de sang.
A quatre heures, le Zénith, s'éventrant contre un arbre, déposait
à terre les deux morts et le survivant.
©2009