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Feu de rire
La Société des gens de lettres est une association de gens
qui écrivent bien ou mal, souvent mal et quelquefois bien, et qui se
sont associés pour tirer tout le profit possible de leurs œuvres
et empêcher le pillage littéraire, si facile et si constant.
C'est donc uniquement une réunion d'intérêts pécuniaires,
une réunion de marchands de prose ou de vers, une réunion de
commerçants qui mettent en commun, pour l'exploiter, un fonds ayant
une valeur mercantile. Ils forment donc absolument le contraire d'une académie.
S'il en fallait une preuve, il suffirait de lire les noms des sociétaires.
Pour dix qui sont connus un peu ou beaucoup, on en trouve cinquante ignorés
du monde entier. Pour dix qui écrivent en une langue élégante
ou seulement correcte, on en trouve cinquante qui se servent du charabia négro-français
le plus étonnant. Là sont réunis tous ceux qui fabriquent
en gros le roman-feuilleton, honorables débitants de lignes, habiles
en leur métier spécial, mais qui n'ont pas connu ce qu'un poète
nommerait les idéales caresses de la langue française, cette
divine maîtresse des artistes. Trublots de la littérature, ils
n'ont jamais fréquenté que la bonne de la maison. Cela n'empêche
que leurs intérêts soient aussi respectables que ceux de MM.
Daudet, Claretie, Coppée et de tous les vrais écrivains qui
font partie de cette association, mais cela devrait empêcher ces barbouilleurs
de papier de s'ériger en juges aussi intolérants qu'incompétents.
Voici le cas
Le règlement dit que pour être admis dans la Société,
il faut avoir produit au moins deux volumes, ou la valeur de deux volumes
en articles publiés.
Il faut en outre que le candidat soit absolument honorable.
Or, un jeune écrivain de talent, Harry Alis, qui a publié quatre
volumes plus trois cent mille lignes dans divers grands journaux, garçon
charmant d'ailleurs et dont la vie est inattaquable, vient de se voir refuser
la porte de ce sanctuaire, après la lecture d'un rapport superlativement
admirable de M. Ferdinand du Boisgobey.
Il semble que le rapporteur aurait dû mettre une certaine coquetterie
modeste à nous laisser toujours ignorer ses idées et ses théories
sur l'art littéraire. Il a l'imprudence de nous les révéler.
Il dit, parlant du premier roman d'Harry Alis, Hara-Kiri : « Le commencement
est un petit chef-d'œuvre. La description du Japon (l'avez-vous vu, monsieur
Ferdinand ?), la douleur du vieux samouraï, etc., etc., tout cela forme
un tableau achevé.
« Mais la suite ne rappelle que très imparfaitement le voyage
en Grèce du jeune Anacharsis (l'avez-vous lu, monsieur Ferdinand ?)
qui fit les délices de nos grands-pères ! » (Parbleu !
que la logique est une belle chose, et aussi l'à-propos de la comparaison,
et cette opération d'esprit qu'on nomme l'enchaînement des idées
!)
Et puis M. du Boisgobey s'étonne de rencontrer des invraisemblances
dans le roman de son jeune confrère. Et je m'étonne à
mon tour, et plus que lui encore, de son étonnement ! Il s'écrie
: « O prodige ! » parce qu'un jeune Japonais de noble race pénètre
dans les salons les plus aristocratiques du faubourg Saint-Germain, ces salons
dont M. du Boisgobey considère les portes comme infranchissables, bien
qu'il en ait révélé le monde, et le ton et les amours,
à toutes les portières et les fruitières de France !
Oh ! le bon faubourg qu'elles ont !
Le récipiendaire conclut ainsi : « Tel est, messieurs, le fond
du roman de M. Harry Alis qui a tiré de ce fond bizarre une infinité
d'épisodes non moins singuliers. Il y a de tout dans son œuvre...
Elle pèche fortement par la composition, mais elle est écrite
avec une verve extraordinaire, dans une bonne langue, sobre et colorée
à la fois. L'auteur n'abuse pas trop des adjectifs et ne torture pas
trop ses phrases.
« Il est malheureusement sorti de la bonne voie, lorsque, deux ans plus
tard, il fit son second roman, Reine Soleil. Cette fois, il a versé
dans le réalisme, dans le néologisme et même dans la pornographie
! »
- Avec vous, Goncourt et Zola !
Après une analyse succincte, M. du Boisgobey reprend :
« Vous parlerai-je du style ? » (Oh ! non, s'il vous plaît.)
Il en parle cependant. - « Je me contenterai de deux ou trois citations
qui vous mettront à même d'en juger. »
Première citation. « Au théâtre, la lumière
crue de la rampe fait scintiller les ors et rougeoyer les maillots des danseuses.
» Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? dit le
conte.
La sœur Anne voit l'herbe qui verdoie et la route qui poudroie. Mais
M. du Boisgobey ne voit point rougeoyer les maillots des danseuses.
Je continue... Ce sont-là de vraies perles, et le livre contient de
quoi faire un beau collier. - (Si j'étais écailleur, ce n'est
pas dans Reine Soleil que je chercherais des perles de cette sorte.)- Le rapporteur
reprend :
« M. Harry Alis vous apporte deux volumes importants. Il a de gros défauts,
mais il a aussi du talent. C'est un jeune. Il cherche sa voie, et, en attendant
qu'il l'ait trouvée, il va où le pousse le vent qui souffle
en ce temps-ci sur la littérature. Il prend plaisir à traiter
des sujets scabreux et à alambiquer la bonne vieille langue française
!! » - (Que cet « à alambiquer » a de grâce
et de justesse !)
Mais le juge sévère termine :
« Si le comité était de l'Académie, je ne vous
proposerais pas de décerner un prix à M. Harry Alis, surtout
pas un prix de vertu ; mais je vous propose de le nommer sociétaire
par la même raison que vous ne pourriez pas refuser M. Zola s'il se
présentait ! »
Voilà ! voilà la langue française défendue par
M. Ferdinand du Boisgobey. O prodige ! l'Invraisemblance condamnée
par M. du Boisgobey. O deux fois prodige ! Et Reine Soleil, un livre d'artiste,
étudié et écrit, curieux et vrai, jeté dans la
hotte aux ordures par M. Ferdinand du Boisgobey avec L'Assommoir et Germinal.
O trois fois prodige !!!
Et le comité a repoussé la candidature de M. Harry Alis, ce
qui fera subir au jeune écrivain un dommage pécuniaire important.
Toute réflexion est inutile.
Je plains ceux qui débutent en ce moment, je ne parle pas de M. Alis
qui n'est plus un débutant, mais de ceux qui publient un premier livre
dans ce flot de volumes qui nous inonde. Si vraiment M. de Goncourt a l'intention
de laisser un prix de dix mille francs à décerner chaque année
au roman qui révélera chez un jeune écrivain le plus
de tempérament, d'originalité, d'effort vers la forme et l'invention
indéfiniment nouvelles que doivent poursuivre les artistes, il fera
là une œuvre belle, grande et digne du nom qu'il porte.
L'Académie, la vraie, celle qui est au coin du quai, cette éternelle
couronne de momies, jeunes ou vieilles, car il est des momies de vingt ans,
en art, a-t-elle parfois découvert un jeune homme devenu plus tard
un grand homme ?
Je lisais avec surprise, dernièrement, la longue liste des encouragements
qu'elle a distribués cette année.
Où sont les jeunes d'avenir, là-dedans ? J'y cherche les noms
des nouveaux qu'on murmure déjà dans les réunions d'hommes
de lettres, les noms de romanciers de demain.
Parmi ces derniers venus, est-ce l'Académie qui patronnera M. Robert
Caze, qui n'est plus d'ailleurs un inconnu et sur qui beaucoup comptent, et
son homonyme, M. Jules Case, un débutant qui sera quelqu'un, ou M.
Abel Hermant, dont le premier roman, Monsieur Rabosson, est déjà
un livre fort et charmant et plus qu'une promesse, une œuvre ?
©2009