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Feu jolii
Les hommes simples, confiants et crédules, qui croient à l'efficacité
des bonnes réformes, se frottent les mains avec joie. L'art dramatique
est sauvé !
Songez donc ! c'est qu'il était malade, et gravement. Les directeurs
de théâtre, affolés, s'obstinant, affirme-t-on, à
ne pas jouer les « jeunes », en étaient réduits
à commander des pièces à leurs concierges, à leurs
bottiers, à n'importe qui, plutôt qu'aux auteurs dramatiques.
Les critiques levaient les bras en gémissant ; le public ne payait
plus ! C'était la ruine, l'effondrement. L'incendie devenait la seule
ressource des boutiques à tirades, en prose ou en vers.
Tout le monde se posait cette question :
- Où trouver des auteurs dramatiques ? Comment en produire ? Par quelle
culture, quel engrais, sous quelle cloche les élève-t-on ?
C'est alors qu'une commission (ces commissions officielles sont des jupes
de mère Gigogne), une commission, dis-je, eut l'idée de demander
aux trois seuls directeurs de Paris qui gagnent de l'argent quel usage ils
pouvaient bien faire des capitaux importants que leur confiait généreusement
l'État pour favoriser la production des jeunes.
Les trois dignitaires, un peu interloqués, ont commencé par
fermer leur caisse à triple tour ; puis chacun songea à la toilette
qu'il devait faire pour paraître devant la commission. Chacun donc fit
venir son costumier et lui tint à peu près ce langage :
- Il me faut un costume de pauvre, de pauvre très pauvre, quelque chose
d'attendrissant et de lame 9 dans le genre de ce que devait être l'habillement
par souscription du directeur du Printemps. Vous voyez ça d'ici, n'est-ce
pas ?
Les costumiers s'inclinèrent respectueusement, et revinrent dix minutes
plus tard avec des paquets de loques dont ils drapèrent pittoresquement
les trois directeurs ravis.
Après quoi, chacun se mit en route. Quelques belles dames leur offrirent
l'aumône ; un d'eux, même, faillit être arrêté
comme mendiant ; enfin ils arrivèrent devant la commission. Elle était
majestueuse et digne, d'aspect sévère, présidée
par un haut personnage, compétent comme il sied à quiconque
occupe un poste élevé.
Les membres de la commission, gras ou maigres, suivant leur nature, mais compétents
aussi, compétents comme doivent l'être en toutes choses les bureaucrates
(ou encore comme la fille d'un concierge est compétente en musique,
après avoir chatouillé pendant deux ans les petits morceaux
d'ivoire qu'on nomme clavier d'un piano), regardèrent entrer les trois
accusés avec des mines rébarbatives.
On ne les fit pas asseoir.
Oh ! ils n'étaient pas fiers, allez !
Le président se leva :
- Prévenu n° 1, que faites-vous de l'argent que l'État vous
confie ? Où sont vos jeunes ? Montrez vos jeunes ! Les avez-vous apportés,
hein ? C'est qu'il me faut des jeunes, à moi ; où sont-ils ?
L'accusé dit :
- Je n'en ai pas. Les jeunes sont bêtes comme des oies, et les vieux
encore davantage. L'art ! l'art dramatique se meurt ! L'art dramatique est
mort ! Et puis vous m'avez flanqué un sale théâtre dans
un quartier de grippe-sous ; autant diriger une scène lyrique dans
la plaine de Pantin. Les auteurs qu'on croit bons eux-mêmes n'attirent
personne ici. Les pièces à succès ne font pas vingt centimes
! Tenez. Voici mes livres : la dernière pièce, le grand triomphe
de la maison, a rapporté 3,25 francs à chacun des auteurs. Et
vous venez encore m'embêter avec votre subvention ? Quant aux jeunes
! ah ! c'est du propre ! parlons-en ! On les joue deux fois tout au plus...
Un membre l'interrompit
- C'est que vous ne savez pas les trouver.
Le directeur répliqua :
- Montrez-m'en, vous !
Le membre chercha dans sa mémoire :
- Mais il me semble avoir entendu parler d'un certain Dumas fils dont j'ai
connu le père vers 1825 ; et qu on dit n'être pas sans mérite...
Mais le président toussa, et, se tournant vers l'accusé n°
2 :
- Vous, monsieur, vous êtes à la tête d'une superbe bâtisse
sur le front de laquelle nous avons fait écrire : Académie nationale
de musique. Qu faites-vous là-dedans ?
L'accusé, très troublé, larmoyant, balbutia :
- Mais, mon président, je fais... je fais... de la musique...
Le président roula des yeux et répliqua :
- De la mauvaise, monsieur, de la mauvaise ; tout le monde s'en plaint.
L'accusé bégaya
- On fait ce qu'on peut, mon président.
Le haut personnage reprit :
- Vous n'engagez jamais les grands artistes ! vous n'avez que des rogatons
! Vous ne jouez jamais de jeunes, non jamais, monsieur. Expliquez-vous ?
Cette fois, le prévenu pleurait tout à fait.
- Mon président, dit-il, j' peux pas, l' bâtiment me ruine. C't
Académie, voyez-vous, c'est ma perte. L'entretien mange tout, subvention
et bénéfices, tout. Je paie un frotteur vingt mille francs.
Alors, qu'est-ce que je fais, mon président ? Je prends des artistes
à tout faire, comme les bonnes dans les ménages pauvres. Je
choisis des ténors qui ont été valets de pied, des barytons
qui ont débuté palefreniers, des chanteuses qui ont commencé
femmes de chambre ; des fils et des filles de concierge autant que possible
à cause de l'escalier ; ils l'entretiennent. Et, comme ça, je
peux les employer toute la journée ; dans le jour, ils nettoient ;
et le soir, ils vocalisent. Vous voyez, c'est pas bête.
" Les étoiles, c'est ruineux ; et, au fond, ça ne sert
à rien, vous savez. J'en ai deux ou trois parce qu'il en faut ; je
les montre. C'est comme les gros bocaux des pharmaciens. Ils jettent sur le
trottoir une grande lumière, rouge ou verte, mais c'est de la réclame,
pas autre chose. Savez-vous ce qu'il me faut, à moi ? C'est des jambes.
Oui, mon président, des jambes de danseuses. Voilà de l'art.
J'avais des danseuses très savantes, très fortes, des académiciennes
de la danse ; je les ai flanquées dehors, et j'ai pris des jambes.
Ça saute, ça se trémousse, ça vous allume toute
la salle ; et ça me fait des recettes, oh ! mais des recettes... Quand
je dis des recettes, c'est par comparaison ; car je ne gagne rien, non, rien
de rien ; je ne crois même pas que je puisse continuer comme ça.
Mais, voyez-vous, mon président, croyez-moi pour l'abonnement, il faut
de la danse, et de la danse avec des jambes ; du chant, le moins possible.
»
La commission tout entière faisait une tête indignée.
Les regards tournoyaient, des hum ! menaçants sortaient des gorges,
quand le président attaqua le prévenu numéro trois.
- Vous, monsieur, vous avez un théâtre classé parmi les
monuments historiques, la maison de Molière ! Qu'en faites-vous ? Que
jouez-vous ? Quel est votre idéal ? En avez-vous un seulement ?
L'accusé, très humble, avec un air de sainte Nitouche, l'œil
baissé, la face narquoise, les mains croisées, commença
:
- Monsieur le président, messieurs les membres de la commission, nous
tous, vous les premiers, nous nous sommes trompés jusqu'ici sur le
rôle que doit jouer le Théâtre-Français ! C'est
le Louvre de l'art dramatique : l'Odéon en est le Luxembourg. - J'en
cherche en vain le palais de l'Industrie, le vulgaire Salon. - Vous me dites
: " Jouez des jeunes. " - Mais songez-vous à ce que serait
sur nos planches un insuccès ! Quel désastre ! quelle honte
!... Pouvons-nous engager la maison de Molière dans une pareille aventure
? Nous sommes le Louvre, vous dis-je, le Panthéon des auteurs. Us meilleurs
parmi les bons échouent quelquefois. Voyez ce qui m'est arrivé
avec la Princesse de Bagdad. On a sifflé, messieurs !
« Eh bien, si cette pièce eût été d'un jeune,
de M. Vast-Ricouard, par exemple (bien qu'il soit deux), on nous aurait jeté
des trognons de pomme, tout comme sur la scène de mon honorable confrère,
M. Ballande. Comprenez donc, messieurs : nous ne savons jamais, nous autres,
si une pièce est bonne ou mauvaise. Comment le saurions-nous ? Quand
le publie a jugé, par exemple, nous le savons. - Alors, que faire ?
Créer un Salon, une exposition permanente de jeunes, un troisième
Théâtre-Français, exécuter l'idée de M.
Ballande, enfin. Là, ils se produiront, ces jeunes ; le public jugera
; je choisirai ensuite les meilleurs ; l'Odéon prendra les médiocres,
et tout sera parfait.
« Je vous demanderai seulement la permission d'augmenter un peu mes
places, afin que l'élévation de mes prix force le public à
aller quelquefois à ce nouveau théâtre, et que ma concurrence
ne soit pas pour lui désastreuse. »
Toute la commission dit :
- Bravo !
Le président appuya :
- Oh ! très fortement raisonné.
Alors on délibéra, et à l'unanimité cette proposition
fut adoptée.
Alors un vieux monsieur se leva et prit la parole.
- La mesure d'augmentation des places qu'on vient de nous soumettre, dit-il,
me paraît tellement sage, que je proposerai de l'étendre. Les
trois théâtres subventionnés appartiennent à l'État.
Ce sont, en somme, des académies destinées à l'instruction
de tous. Or, on paye les places, et on les paye très cher ; et on y
gagne de l'argent. Pourquoi donc cet excellent mode de procéder ne
serait-il pas étendu à toutes les institutions analogues : aux
cours du collège de France, par exemple, aux musées et aux bibliothèques
publiques ? Voici, entre autres, un professeur, M. Caro, dont les leçons
font courir toutes les personnes du sexe ; eh bien, si on mettait à
dix francs chaque place de son cours, on y réaliserait un bénéfice
considérable. Ceux qui ont moins de succès, les professeurs
de dialectes orientaux, seraient cotés un peu plus bas, pour ne pas
les décourager. Quant aux musées et aux bibliothèques,
ils formeraient une ressource excellente. Du moment qu'on paye la nourriture
du corps, pourquoi ne payerait-on pas celle de l'esprit ?
Un grand mouvement d'assentiment se fit dans le sein de la commission ; et
ce projet fut renvoyé à une sous-commission pour être
étudié minutieusement.
Que conclure ?
Que le patronage de l'État est et sera toujours funeste à l'art
! Qu'il n'enfantera jamais que des trafics, agiotages commerciaux et le reste.
Voyez les peintres. Ils sont peut-être vingt qui ont un vrai talent.
Mais l'État a établi un concours ; il les classe, les catalogue,
leur donne des prix et des accessits ; et immédiatement une noble émulation
a saisi tous les collégiens du pinceau. Un peuple d'élèves
peintres est né, d'où ne sort pas un vrai maître ; mais
ils peignent, brossent, colorient à mort pour obtenir quelque médaille
décernée cérémonieusement par les chefs de bureau
de la peinture.
Est-ce que les concours académiques ont jamais fait éclore un
vrai poète ? Est-ce qu'un vrai poète s'abaisserait jamais à
rimailler platement sur le sujet officiel élaboré par une dizaine
de vieilles caboches qui portent des palmes au lieu de cheveux ?
Pas de protection, pas de patronage, pas de subvention ! De quel droit un
monsieur, nommé ministre ou autre chose, pour des raisons politiques,
vient-il juger, décider, déraisonner souverainement sur des
sujets qui lui sont étrangers que la modernité à la Revue
des Deux Mondes ?
D'abord il n'y a pas de jeunes restés dans l'œuf. Il n'y en a
jamais eu.
Quand un jeune ne perce pas, test qu'il n'est pas mûr. Il en est de
lui comme des clous.
Si l'Etat veut lui donner de la lancette, il le fait immédiatement
avorter, mais il fait sortir à côté une multitude d'autres
jeunes, des faux jeunes, qui n'aboutissent jamais non plus.
Il n'y a pas de chefs-d'œuvre ignorés. Et la preuve c'est que
les hommes de théâtre parvenus n'ont jamais tiré de leurs
cartons une œuvre de jeunesse merveilleuse et refusée partout.
Il n'y a pas de génies incompris Il n'y a que des imbéciles
prétentieux.
Et qu'on nous laisse tranquilles avec Malfilâtre, Gilbert, Hégésippe
Moreau et les autres. Car, s'ils furent très malheureux, ils étaient
aussi très médiocres. L'Etat ne protège pas les jeunes
: il ne protège que les mendiants.
Et soyons cependant bien persuadés que M. Perrin, M. La Rounat, ou
n'importe quel directeur saisirait demain à deux bras et presserait
sur son cœur le vrai jeune qui lui apporterait une œuvre, et cela
non pas à cause de sa subvention, mais en raison de son intérêt.
©2009