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Feu jouer
Nous allons, si vous le voulez bien, faire ensemble quelques visites à
cette halle centrale de la peinture qu'on appelle, je ne sais pourquoi, le
Salon. Ne croyez point cependant qu'à l'imitation de MM. les critiques
j'aie l'intention de vous faire un cours théorique sur l'art de peindre.
Non, et j'ai pour cela de bonnes raisons. La meilleure de toutes, c'est que
je n'entends rien à cet art que je n'ai point pratiqué, dont
j'ignore le métier, indispensable à connaître pour formuler
une opinion raisonnable et autorisée. Je suis sur ce point, d'ailleurs,
tout juste aussi renseigné que mes confrères ; mais j'ai sur
eux cet avantage d'avouer mon ignorance et de la proclamer même préférable
à leur autorité pour faire un Salon sans préjugés.
En peinture d'ailleurs, comme en littérature, en musique, en hébreu
ou en thérapeutique, personne au fond ne s'y connaît et le plus
simple est de le reconnaître, ce que personne non plus ne fait, ni le
public, ni les critiques, ni les peintres.
Cela est facile à prouver.
Commençons par les critiques.
Je suppose un d'eux doué des délicates et si rares qualités
de l'œil qui font l'artiste moderne, qualités dont je parlerai
tout à l'heure, qualités natives, qualités inconnues
d'ailleurs aux six dixièmes des peintres. Eh bien, si le critique les
possédait, ces qualités, au lieu d'écrire des phrases
dessus, il s'en servirait tout simplement pour peindre.
Mais admettons le critique doué par la nature. Il lui manquera toujours
la science de l'exécution, compliquée, difficile, que des années
d'études peuvent seules donner.
Mais la peinture et la littérature ont cela de particulier qu'elles
semblent compréhensibles pour tous, alors qu'elles demeurent ignorées
de presque tous. L'homme qui sait écrire une lettre avec orthographe
juge de pair les écrivains dont il ne soupçonnera jamais les
tortures, les intentions, les combinaisons, le martyre secret pour donner
aux mots la vie mystérieuse de l'art. Et l'homme qui se promène
au palais de l'Industrie se permet de juger les peintres, par cela même
qu'il a des yeux pour voir. Je vois, donc je sais ! pense-t-il.
Suffit-il de regarder une locomotive en marche pour posséder les connaissances
d'un ingénieur ?
Or le critique croit en savoir assez parce qu'il a vu beaucoup de trains passer,
de trains ou de tableaux, si vous voulez. Et il juge ! Il juge, bénit,
encourage, approuve, condamne, distribue l'éloge ou le blâme,
l'obscurité ou la gloire. Il fait cela au nom de ses idées,
de ses théories ou de son impartialité, ce qui est pis encore.
Si ses théories sont classiques, il méprise les novateurs ;
si ses théories sont révolutionnaires, il extermine, dans ses
feuilletons, toute l'École des Beaux-Arts ; mais s'il est impartial
il ne comprend rien aux uns ni à l'autre, et les encourage avec une
égale outrecuidance.
Or les peintres, chaque année, se révoltent contre ces pontifes
dont ils désirent ou sollicitent quand même les éloges,
tout en méprisant leur opinion.
Qui donc peut juger les peintres ?
Le public ? Si les critiques sont relativement incompétents, les passants
le sont radicalement.
Le public va regarder les tableaux exactement comme les petits enfants regardent
les images. Il s'intéresse d'abord aux sujets, cherche à comprendre
l'aventure, s'inquiète ou s'amuse de la ressemblance des personnages
avec des gens qu'il connaît. On s'écrie :
- Tiens ! Juliette, regarde donc si cette grosse femme ne ressemble pas à
Mme Bafour !
Et on rit !
Si on disait au public ce qu'il y a de mystérieux et de compliqué
dans une belle œuvre, il resterait plus étonné qu'un singe
contemplant une montre qui marche.
Il faut d'abord, pour comprendre l'art tel qu'on le cherche aujourd'hui, une
délicatesse, une sensibilité d'œil que très peu
d'hommes possèdent, même parmi les peintres.
L'œil, aussi impressionnable, aussi raffiné que l'oreille d'un
musicien subtil, ressent au seul aspect des nuances, des nuances voisines,
combinées, compliquées, un plaisir profond et délicieux.
Un regard fin et exercé les distingue, ces nuances, les savoure avec
une joie infinie, en saisit les accords invisibles pour la foule, en note
les innombrables et discrètes modulations.
La foule, dont l'éducation artiste est et restera toujours à
faire, ne connaît que quelques couleurs, les couleurs mères,
celles que les poètes antiques ont nommées dans leurs chants.
Car les hommes de l'antiquité ignoraient les nuances comme les sons,
la peinture comme la musique ; et nous ne trouvons dans leurs œuvres
écrites que les noms d'un fort petit nombre de teintes. Sensibles au
dessin, à l'harmonie des formes, à la grâce des attitudes,
ils ne connaissaient pas plus la beauté mystérieuse de la couleur
savante que la puissance ensorcelante de la musique qui ravage l'âme
nerveuse des modernes.
Puis, peu à peu, l'œil humain a compris. L'École italienne
a enfanté des coloristes éclatants, toujours un peu durs bien
qu'admirables, et l'École flamande a engendré ces hommes prodigieux
qui, dans les gradations d'une seule note, ont su voir et ont su mettre tout
l'infini des nuances. Un bout d'étoffe peint par Rembrandt, deux tons
voisins posés par la main de cet admirable maître nous ont révélé
que ce qu'on croyait noir ne l'est pas, et nous ont montré, dans ces
noirs lumineux, plus de couleur, plus de richesse, plus de variété,
plus d'inattendu, plus de charme captivant que dans les toiles éclatantes
de Rubens.
C'est par ces hommes que nous avons enfin compris combien le sujet a peu d'importance
dans la peinture et combien la beauté particulière, la beauté
intime et inexplicable d'une œuvre d'art diffère de ce que l'œil
humain, l'œil ignorant, est accoutumé à trouver beau.
Que de portraits sont des merveilles, vilains portraits de vieilles gens,
portraits de bourgeois communs, comiques, qui feraient rire si on ne regardait
que (expression humaine de la figure représentée, et qui éveillent
en nous une admiration émue parce qu'ils sont l'expression complète
et mystérieuse d'un art, et non l'expression d'une tête !
Le sujet en effet n'a, en peinture, d'autre valeur que celle-ci : l'artiste,
soit qu'il représente une chose qu'on est convenu de trouver belle,
soit qu'il représente une chose qu'on est convenu de trouver laide,
doit seulement découvrir et dégager le sens profond et toute
la valeur de son sujet, de telle sorte qu'il produise une œuvre d'art,
soit avec cette beauté, soit avec cette laideur. Il doit nous émouvoir
par son œuvre même et non par l'anecdote que son œuvre représente.
Car il ne faut pas confondre la sensation simple et directe qu'un objet ou
qu'un fait produit sur nos sens et sur notre âme avec la sensation complexe
que nous donne un art représentant et interprétant cet objet
ou ce fait. La chose la plus affreuse et la plus répugnante peut devenir
admirable sous le pinceau ou sous la plume d'un grand artiste.
Or le public et beaucoup de critiques, hommes de lettres, ont imposé
aux peintres une peinture littéraire, antique ou moderne, tirée
de l'histoire ancienne, des mémoires tragiques ou galants de jadis
ou de la Gazette des tribunaux d'aujourd'hui, qui est aussi dangereuse pour
cet art que le roman-feuilleton cher aux concierges pour les écrivains
observateurs et stylistes.
Car la foule, ignorante de cette subtile et singulière sensation de
joie artiste communiquée par le regard au cerveau, voit et ressent
naïvement, en sauvage qui vient se distraire et pour qui un musée
ou une exposition n'est pas autre chose que du roman et de l'histoire dessinés
et mis en couleur.
Il se trouve cependant dans le public des hommes que la nature a doués
pour être d'excellents juges, et ceux-là finissent sans doute
par imposer leur avis ; mais ils sont rares, perdus dans le nombre, et leur
voix n'est entendue que plus tard, beaucoup plus tard !
Alors, qui donc est compétent, qui donc a le droit d'exprimer son opinion
? Les peintres ?
Pas davantage, et voici pourquoi :
Leur extrême éducation spéciale les arme d'une partialité
redoutable pour tout confrère qui, doué d'un tempérament
autre que le leur, suit une tendance différente.
Prenons des exemples. M. Puvis de Chavannes cherche à évoquer,
à fixer vaguement les rêves qui passent devant ses yeux, devant
ses yeux de peintre-poète.
Comment admettre qu'il puisse, étant donné ses œuvres,
comprendre et apprécier la peinture microscopique de M. Meissonier
?
M. Gustave Moreau cherche aussi à fixer des rêves, mais avec
une précision méticuleuse.
Peut-on croire qu'il était admiré et compris de Courbet, robuste
et brutal coloriste ?
Les hommes de l'École des Beaux-Arts, les corrects saturés de
traditions, ne haussent-ils pas les épaules avec un dédain magistral
devant les Manet, les Monet, devant tous ceux que les attitudes conventionnelles
irritent et qui, méprisant le dessin savant et le tableau composé
suivant les règles établies, poursuivent les insaisissables
harmonies des tons, la vérité inaperçue jusqu'ici par
leurs devanciers. Car si la nature n'a point changé, le regard humain
s'est modifié et reconnaît des couleurs impossibles même
à exprimer par des mots.
Il suffit pour s'en convaincre de regarder les étoffes nouvelles. Qui
donc pourra indiquer leurs nuances avec des paroles ? Voyez les roses et les
rouges de Chine, toute la gamme des lilas rouges, des lilas roses, des lilas
orangés, et les verts si différents, si délicieux, si
nouveaux, innombrables, innommables, que notre œil aujourd'hui distingue
sans que notre bouche sache encore les définir.
Est-ce que les réalistes, malgré leur génie puissant,
admettront la grâce de Watteau ?
Est-ce qu'on n'entend pas chaque jour des maîtres de la peinture moderne
parler avec mépris de quelques maître de la peinture ancienne
? est-ce que Ingres admettait Delacroix ? est-ce que tous les contemporains
de ce dernier ne l'ont pas conspué et méprisé malgré
leur savoir spécial ? n'en ont-ils pas fait autant pour Corot, pour
Millet et pour bien d'autres ? N'entendons-nous pas chaque jour des artistes
de grand mérite contester avec une passion ardente et convaincue, avec
l'autorité que donnent le savoir et le succès, d'autres artistes
non moins célèbres, non moins autorisés à proclamer
leur dédain pour ceux dont le tempérament est différent
?
Et toutes ces opinions cependant sont logiquement défendues et raisonnées
par des hommes instruits et compétents, motivées en vertu de
principes inflexibles, mais divers, et affirmées irréfutables
par les uns comme par les autres.
Alors, dira-t-on, si personne ne peut juger la peinture, qu'allez-vous faire
au Salon ?
©2009