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J'ai reçu de Bruxelles, l'autre jour, par la poste, un livre dont
je connaissais l'histoire et dont la lecture m'a vivement surpris en me faisant
beaucoup réfléchir. Cette œuvre contient, du reste, des
qualités de premier ordre. Elle a pour titre : Un Mâle, et pour
auteur M. Camille Lemonnier. C'est l'histoire très simple d'un braconnier,
une espèce de bête humaine, de plante vivante grandie dans les
bois, pleine de la sève des arbres, brute magnifique qui devient amoureuse
de la fille d'un fermier. La fille se laisse toucher par l'emportement passionné
de ce mâle terrible ; elle cède. Puis la lassitude arrive ; elle
cherche à rompre ; mais le braconnier veille sur son amour avec une
fureur jalouse ; il assomme un des prétendants de sa maîtresse,
et finit lui-même par mourir dans un fourré, comme un gibier
blessé, abattu par la balle d'un gendarme. La donnée est donc
fort simple. C'est l'éternelle histoire, l'éternel drame de
l'amour.
La grande valeur de cette œuvre vient de l'atmosphère champêtre
et sauvage dans laquelle l'auteur a eu le talent d'envelopper ses personnages
et son action. On est grisé par l'odeur des bois, par les bouillonnements
des sèves, par toutes les fermentations des campagnes.
Mais il y a une chose surprenante dans l'histoire de ce roman, c'est qu'il
a excité de grosses colères lorsqu'il parut en feuilleton. On
l'a traité d'œuvre naturaliste ou réaliste remuant les
passions basses et sales. Or, s'il y a une critique à adresser à
ce livre (critique que je suis tenté de faire), c'est qu'il est, au
contraire, conçu et exécuté comme un poème : il
est épique. Les paysans y apparaissent grandis à l'égal
de héros ; les petits faits de l'existence campagnarde prennent des
proportions d'épopée. Il est vu enfin à travers l'optique
spéciale et grossissante des poètes, et non avec l'œil
froid du romancier.
Partenaire : Cancer de la Peau
©2009