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Alors comment s'est-il trouvé des gens pour qualifier de réaliste
ce poème exalté des sèves frissonnantes ! Comment une
aussi monstrueuse confusion a-t-elle pu se produire ?
Que s'est-il passé dans l'esprit du public ? Une chose bien simple.
- Le public n'attache pas aux mots « idéalisme » et «
réalisme » le même sens que les romanciers. Une confusion
persistante a lieu qui empêche les uns et les autres de se comprendre.
Pour le public, il n'y a en cette affaire aucune question d'art ni de littérature.
Pour les artistes, les idéalistes sont des rêveurs dont le métier
consiste à présenter la vie déformée par une espèce
de prisme grossissant qu'on nomme la Poésie.
Les réalistes, au contraire, sont des gens qui ont la prétention
de rendre la vie telle qu'elle est, dans sa vérité brutale.
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Les deux écoles sont logiques, bien qu'à mon sens le véritable
romancier ne doive être ni idéaliste ni réaliste de propos
délibéré. Ou plutôt il a le devoir d'être
l'un et l'autre. Il me semble clair comme le soleil que son unique prétention
doit être d'exprimer la vie telle qu'elle apparaît à ses
yeux d'artiste, sans parti pris d'école ni pactisations d'aucune sorte.
Il sent avec le tempérament spécial que la nature lui a donné
! Qu'il exprime donc avec toute l'habileté, tout l'art, toute la conscience
dont il est capable ; qu'il fasse de son mieux, enfin. Que peut-on exiger
de plus ?
Avons-nous d'autres modèles que la vie ? Non. Possédons-nous
les moyens de connaître autre chose que ce qui est ? Non. Alors quoi
? aurions-nous donc la prétention de représenter ce qui existe,
mieux que la nature ne l'a fait ? De corriger la création ? Cet orgueil
serait gigantesque ! Et voilà pourtant ce que le public ose demander
! Art, lettre, style, conscience d'écrivain, il s'en moque : par littérature
idéaliste, il entend uniquement de la littérature invraisemblable,
sympathique et consolante.
Toute cette grosse question littéraire se borne là, à
mon avis. Rien de plus. Donc que l'auteur, l'action, le personnage soient
sympathiques au lecteur ; qu'on sente même que l'auteur, lui aussi,
a de la sympathie pour ses bonshommes. Enfin de la sympathie dans le titre,
de la sympathie entre les lignes, de la sympathie partout. Tarte à
la crème ! Vous serez, grâce à cette simple recette, un
idéaliste.
Erotic
Art
Le lecteur veut être attendri ; il consent à être remué
doucement ; il ne se refuse pas au larmoiement, à la petite émotion
bourgeoise. Tout cela ne sort point du sympathique.
Mais, si un écrivain de grande race, âpre, sincère et
désabusé, planant au-dessus de toutes les rengaines sentimentales,
de toutes les fausses poésies, de toutes les illusions intéressées
où se berce la pauvre humanité, saisit le lecteur tranquille
et le traîne, éperdu, à travers la vie telle qu'elle est,
empoignante, sinistre, empestée d'infamies, tramée d'égoïsme,
semée de malheurs, sans joies durables, et aboutissant fatalement à
la mort toujours menaçante, à cette condamnation de tous nos
espoirs que nous nous efforçons, par lâcheté, de ne pas
croire sans appel ; s'il montre à chacun son image sans la farder,
sans l'embellir ; chacun alors se fâche à la façon des
enfants pris en flagrant délit, et crie : « Ce n'est pas moi,
ce n'est pas moi ! Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai ! »
Les uns ajoutent : « Eh bien ! si la vie est triste, je veux être
consolé, et non pas désespéré ; je veux qu'on
voile mes misères, qu'on me donne des illusions, qu'on me trompe enfin.
»
Cela veut dire : « Je sais bien que je ne suis guère bon, guère
honnête, guère vertueux ; que les autres ne le sont pas davantage
; mais faites-moi croire que je suis parfait au milieu de voisins irréprochables
! - Quand je reviens de mon cabinet d'affaires, où j'ai le plus possible
filouté mes clients ; quand je reviens de la Bourse où j'ai
tâché de ruiner mes confrères pour m'enrichir à
leurs dépens, où j'ai joué à la hausse, à
la baisse afin de tromper le public, de faire vendre ou acheter les naïfs
; quand je reviens de mon magasin où j'ai tenté de réaliser
beaucoup de gains, même exagérés et illicites ; quand
je reviens de chez ma maîtresse pour laquelle je ruine ma femme légitime,
je veux être consolé de mon improbité, de mes subterfuges
inavouables, du sentimentalisme de mes pactisations avec ma conscience, de
mon infidélité, de mes faiblesses, etc., par la lecture saine
d'un livre honnête où tous les commerçants seront irréprochables,
les financiers probes, les maris fidèles, etc. Je veux enfin sentir
mon âme purifiée par le spectacle d'un monde idéal, par
le reflet trompeur d'une existence de convention. »
Alors qu'arrive-t-il ? Des écrivains de talent, des romanciers fort
respectables répondent à ce goût du lecteur pour la littérature
sympathique et consolante ; et ils créent une humanité d'étagère,
en sucre colorié, qui fait pâmer les femmes du monde dans leurs
boudoirs.
C'est toujours la jeune fille pauvre qu'épouse un jeune ingénieur
riche et plein d'avenir ; des cousins qui s'aiment et se marient, ou bien
un jeune homme ruiné que choisit une riche héritière,
et cela se passe avec des surprises, des héritages inattendus pour
équilibrer les situations, et des aventures dramatiquement attendrissantes
dans le parc d'un vieux château breton. Il y a la scène de la
tour, la scène de la chasse, la scène du duel et la scène
de l'aïeule invariablement. Mais où triomphe le romancier mondain,
c'est quand il touche au vice. Oh ! le vice, aimable, ganté. parfumé
comme il faut ! Comme les femmes l'aiment, ce grand seigneur criminel, blasé,
sceptique et charmant ! Et comme le milieu où se déroule l'action
est choisi avec goût ! Quel monde d'élite, dont toutes les pensées
semblent des poésies et toutes les attitudes des poses de gravures
de mode ! Tarte à la crème !
De cette littérature « sirop » à l'usage des dames,
on tombe bien vite dans la littérature mélasse à l'usage
des petites bourgeoises, et de la littérature mélasse on dégringole
dans la littérature tord-boyaux (pardon !) à l'usage des portières.
Lisez plutôt les romans des petits journaux.
Voilà à quoi aboutissent les acquiescements au goût du
public.
Employons enfin les grands mots, qui sont les mots justes ; cette vieille
querelle littéraire n'est, au fond, que la querelle de l'hypocrisie
contre la sincérité. L'art n'a rien à y voir.
Et voilà notre grande plaie toujours purulente l'hypocrisie. Nous sommes
hypocrites dans les moelles, comme on est scrofuleux. Toute notre vie, toute
notre morale, tous nos sentiments, tous nos principes sont hypocrites, et
nous le sommes inconsciemment, sans le savoir, comme M. Jourdain était
prosateur, cela s'appelle : l'art de sauver les apparences ! C'est tellement
passé dans notre sang que ce phénomène monstrueux a lieu
: - tout ce qui n'est plus hypocrite nous blesse comme un outrage à
notre honnêteté de parade, à nos conventions mondaines,
à nos usages de fausses paroles, de fausses protestations, de faux
visages.
Oh ! si l'on découvrait les dessous de la vie ! si l'on ouvrait les
consciences des hommes qui crient à l'immoralité ! les alcôves
des femmes qui s'évanouissent d'un mot un peu vif ! Oh ! les bonnes
pudeurs qu'ont celles-ci ! Oh ! les belles indignations qu'ont ceux-là
! Quelle amusante colère de singes à qui l'on présente
une glace !...
N'ai-je pas entendu un homme connu et respecté dire, au milieu d'un
cercle d'auditeurs : « Non, certainement, je ne crois pas ; la foi n'est
plus faite pour les hommes ; mais je pratique par devoir... quand ce ne serait
que pour notre monde. » Et il ne songeait guère, en vérité,
à l'abîme d'hypocrisie que contenait cet aveu.
Et tous ces gens veulent, à leur image, une littérature hypocrite.
Oui, ces romans parfumés, ces mariages d'amour sans discussions de
dot, ces dévouements sans récompenses, ces services tout désintéressés,
cela n'est, en réalité, que de l'hypocrisie commandée
à l'écrivain par le public. Tout le monde le sait : les lecteurs
ne l'ignorent point ; et les auteurs le savent si bien, qu'on voit à
tout moment les plus honorables faire des concessions à ce besoin de
fausseté, et introduire en des œuvres vraiment belles, artistiques
et viriles, des épisodes attendrissants, à la manière
anglaise, afin qu'on pardonne le reste à la faveur de ce tour de passe-passe.
Et le publie se délecte à la lecture des aventures invraisemblables
de fantoches niaisement parfaits, toujours les mêmes ; et, dans sa joie,
il déclare le livre « bien écrit », ce qui est,
en ce cas, la pire insulte que la plupart des lecteurs puissent adresser à
l'écrivain.
N'avons-nous pas inventé cet odieux adage : « Toute vérité
n'est pas bonne à dire. » Nous l'appliquons à la littérature.
Alors il faut mentir ? - Vous répondrez : « Non ! se taire. »
- Ce qui est encore mentir par le silence. Mais quand il s'agit d un écrivain,
il n'y a pas de milieu : il faut qu'il dise ce qu'il croit être la vérité
ou qu'il mente.
Donc, en résumé, les querelles littéraires se bornent
à ceci : lutte de l'hypocrisie humaine contre la sincérité
du miroir, ou exaspération du lecteur contre le tempérament
particulier de l'écrivain.
En général, nos vices ou nos défauts préférés
sont ceux dont l'image nous blesse le plus, vérité constatée
par cet autre adage : « On ne parle pas de corde dans la maison d'un
pendu. »
Je pourrais citer beaucoup d'exemples. Je m'en abstiendrai. Je reviens au
livre de M. Camille Lemonnier.
J'ai dit que ce livre était un poème. Tout se passe, en effet,
dans une atmosphère poétique très sensible et très
puissante. Les arbres deviennent des espèces d'êtres ; la forêt
semble une sorte de monde animé ; les sèves parlent et chantent
; la chasse acharnée du braconnier est un symbole ; il grandit comme
une de ces créations quasi fantastiques de Victor Hugo. Ce sont des
luttes d'idées, de puissances animales, de créatures éternelles
dans ce bois qui est plus vaste que la création même, et non
les simples embuscades d'un petit paysan qui guette un lapin.
Alors comment a-t-on qualifié ce roman de réaliste ?
Uniquement parce qu'on y sent un peu la bête humaine au milieu des senteurs
forestières.
L'amour simple de ces deux êtres simples se déroule d'une façon
normale, passe de l'exaltation à la fatigue chez l'un, tandis qu'il
demeure toujours ardent chez l'autre, ainsi que cela a lieu dans la plupart
des créatures. La vie est grossie, grandie, étendue, mais non
fardée. C'est un chant, soit ; mais il dit tout, ce chant ; les paysans
deviennent épiques, niais restent vraisemblables cependant ; ils n'ont
point de morale à la Florian, ni de tendresses champêtres à
la Deshoulières. Les personnages enfin, ne sont ni sympathiques ni
consolants, ainsi que l'entend le bon public.
©2009